Merlin l'enchanteurDanielle Quéruel
Les sources celtiques
Quelques rares textes celtiques - des poèmes rédigés en moyen-gallois tels que Afallennau Myrddin ("Pommiers de Merlin"), Yr Oianau ("Le Porcelet") ou Ymddiddan Myrddin a Thaliesin (Le dialogue de Merlin et de Taliesin") et datés du XIIe siècle - présentent un personnage nommé Myrddin qui aurait vécu au VIe siècle : prince ayant perdu l'esprit à la bataille d'Arferdydd en assistant à la mort de son seigneur Gwendolleu, il se cache dans les forêts et possède un don prophétique qu'il met au service de ceux qui le rencontrent.


Les auteurs bretons - en particulier Geoffroy de Mommouth dans la Vita Merlini rédigée en vers latins vers 1148 - reprennent cette tradition celtique et construisent un personnage de devin appelé à une grande célébrité. Merlin vit dans la forêt comme une bête en proférant d'étranges prophéties. Retrouvant la raison grâce à une eau miraculeuse, il refuse de rejoindre la cour du roi Rodarchus dans le Nord de l'Angleterre où l'attendent sa soeur Ganieda et sa femme ; il reste dans les bois, observant les astres, en compagnie d'un barde gallois Thielgesinus et d'un autre devin Maelsin.
C'est dans un autre texte de Geoffroy de Mommouth, l'Historia Regum Britanniae, que Merlin est rattaché pour la première fois à Arthur et à l'histoire de Bretagne. Merlin est alors contemporain de Vertigier, usurpateur du royaume breton, et "enfant sans père" prophétise la fin prochaine du tyran, puis vient en aide aux souverains légitimes Uter et Pandragon, devenant ainsi le conseiller des princes.
L'enchanteur à l'origine du royaume de Bretagne
Merlin apparaît dans l'histoire de la Bretagne avant l'époque d'Arthur, alors que le pays est encore sous la menace des Saxons et sous la domination de Vertigier. Sa première mission est de débarrasser la Bretagne de cet usurpateur et de redonner leur place aux deux fils du roi Constant, héritiers légitimes du trône, Uter et Pendragon. La tour élevée par le roi Vertigier afin de lui servir de refuge imprenable s'écroule chaque nuit au fur et à mesure de sa construction, symbolisant la fragilité de son règne. Seul Merlin sait que sous la tour se trouve un étang dans lequel dorment deux dragons. Eveillés, ils s'affrontent dans un combat mortel dont Merlin donne la signification : le dragon blanc, victorieux, représente les deux fils du roi Constant qui viennent récupérer leur royaume et le dragon rouge est l'usurpateur Vertigier dont la mort est ainsi annoncée.
Merlin s'impose ainsi comme le protecteur des rois légitimes et les aide à se débarrasser des envahisseurs saxons. C'est lui aussi qui après la victoire des Bretons contre le saxon Hengist fait ériger un monument commémoratif pour rendre hommage à la mémoire des guerriers bretons et en particulier à celle du roi Pendragon. Usant de magie, il fait transférer dans la plaine de Salesbières un immense cercle de lourdes pierres levées qui se trouvent en Irlande, au sommet du mont Killara, la "Carole des Géants", qui désormais compose l'étrange monument dressé à Stonehenge. Merlin dès lors devient le conseiller et le familier des rois, mettant ses pouvoirs magiques à leur service, en particulier au service d'Uterpandragon.
Merlin entre Dieu et diable
La naissance extraordinaire de Merlin est à peine suggérée dans les textes les plus anciens. Elle est mise en scène par Robert de Boron dans son roman de Merlin au début du XIIIe siècle. Né d'une mère vierge et chaste, mais abusée par un démon mâle, un incube capable de s'unir aux mortelles, Merlin est issu du combat qui oppose le ciel et l'enfer. Les diables, furieux que Dieu ait permis à son fils Jésus de s'incarner, de se mêler aux humains et de racheter ainsi le péché originel, inventent cet Antéchrist destiné à combattre et à anéantir l'ouvre du Sauveur : c'est Merlin. Mais la mère de Merlin est une sainte jeune fille qui a été trompée, "engignee", et ne peut être accusée d'avoir péché. Merlin, au cour de cette lutte entre les forces du mal et du bien, choisit le camp de Dieu et dès lors se met au service de la religion chrétienne.
Ce sont donc des rois chrétiens que Merlin aide à s'installer sur le trône de Bretagne. L'élection d'Arthur qu'il favorise est voulue par Dieu et la chronique des rois bretons s'inscrit dans la christianisation de la Bretagne. La voix de Merlin s'élève pour rappeler que le premier devoir du souverain est la loyauté envers Dieu.
C'est également sous le règne d'Uter que Merlin, selon certains textes, a créé la Table ronde pour réunir les meilleurs chevaliers et lui-même en choisit cinquante pour former une sorte de communauté quasi-religieuse qui symbolise le nouveau visage de la chevalerie. La Table ronde présente une place vide destinée à celui qui aura l'agrément de Dieu et c'est Merlin qui explique que cette Table doit être comprise comme l'une des répliques de la Table de la Cène et de la Table du Graal établie par Joseph d'Arimathie sur l'ordre de Jésus pour séparer les bons des méchants. Tout est en place grâce à Merlin pour que le règne d'Arthur soit profondément chrétien et que la quête du Graal puisse avoir lieu.
Merlin et la naissance du roi Arthur
La naissance du roi Arthur se passe dans des circonstances exceptionnelles et romanesques. Le roi Uterpendragon, sur les conseils de Merlin, instaure l'usage de convoquer tous ses vassaux à sa cour lors des grandes fêtes de l'année. Le duc de Cornouaille y vient à Noël accompagné de son épouse Ygerne, femme d'une grande beauté, vertueuse et fidèle. Le roi, qui à cette époque n'était pas marié, tomba éperdument amoureux de cette femme et, oubliant qu'elle était la femme de son vassal, lui fit des avances. Ygerne avertit son mari qui quitte la cour et enferme sa femme dans son château de Tintagel. Ne pouvant prendre le château en l'assiégeant, Uter a recours à Merlin qui lui promet de l'aide en échange d'un don dont il ne précise pas la nature. Merlin donne alors au roi l'apparence du duc de Cornouaille, à son conseiller Ulfin celle d'un conseiller du duc et lui-même prend l'apparence d'un compagnon du duc. Profitant de l'absence du mari parti au combat, les trois hommes s'introduisent dans le château où Ygerne les reçoit à bras ouverts. Elle ne se rend pas compte que celui qui est dans ses bras n'est pas son mari. Arthur est engendré cette nuit-là. Le lendemain, on apprend que le duc a été tué pendant la nuit. Le roi peut épouser Ygerne.
Merlin cependant réclame son dû : l'enfant qui a été engendré dans ces circonstances et dont Ygerne qui est le père. Merlin sous l'apparence d'un vieillard vénérable prend l'enfant et le confie à Auctor en lui demandant de le faire baptiser, de l'appeler Arthur et de l'élever. Ainsi c'est le prophète et le magicien qui est responsable de la conception et de la naissance d'Arthur et qui organise le destin du futur roi de Bretagne.




